JR : deux petites lettres et des milliers d'images
Écrit par la rédac' Samedi, 29 Janvier 2011 21:26

A 27 ans - 10 ans après s'être fait virer de son lycée ! - cet artiste français spécialiste (et sans doute inventeur ) du “photo-affichage” est devenu une référence de l'art contemporain international, avec notamment quelques travaux marquants au Brésil, en Inde, en Afrique, en Suisse, au Proche-Orient et en banlieue parisienne.
Ancien tagueur, JR a un jour délaissé les bombes de peintures et autres gros feutres indélébiles pour un appareil photo argentique. Evidemment, ses premiers pas dans la photographie ont été des séries d'images noir et blanc sur ses copains tagueurs et grapheurs à l'action dans tous les recoins de Paris.
Plutôt que d'essayer de montrer ses images sur les murs des galeries, JR les tire, les photocopie en A4 ou A3, puis les colle sur les murs de Paris, en prenant bien soin de les “encadrer” avec un coup de bombe noire, pour bien les distinguer des affiches publicitaires et politiques.
Ces scènes de tagueurs en action en noir et blanc commencent à se répandre de plus en plus et à attirer l'oeil des passants, jusqu'à faire partie du paysage urbain quotidien de la capitale, malgré leur côté éphémère.
JR n'est pas le premier artiste à coller des affiches sur les murs d'une ville. Ernest Pignon-Ernest, artiste niçois né en 1942, commence au début des années 70 à afficher des sérigraphies de ses grands dessins de personnages (grandeur nature) dans des lieux bien particuliers qui inspirent son travail. L'idée originelle lui est venue d'une fascination pour les ombres laissées sur les murs après les explosions atomiques de Nagasaki et Hiroshima.
Chez Pignon-Ernest, la photographie n'intervient que dans un deuxième temps, pour enregistrer l'affichage et en garder une trace durable. JR, lui, avoue ne pas savoir dessiner, c'est d'ailleurs l'une des raisons de son abandon du tag : ce sont donc des photos qu'il affiche.
Très vite, il va changer d'échelle et de sujet : il passe en 2004/2005 aux portraits en gros plan, visages déformés pris au grand-angle de très près, puis côté affiches, il explose les formats et va jusqu'au 6m par 8m ! Sa série des jeunes de la cité des Bosquets à Montfermeil, quelques mois avant les émeutes des banlieues, est sans
aucun doute le point de départ de son travail à venir.
Ces visages grimaçants, drôles ou inquiétants sont affichés sur place, sur les murs des HLM, mais aussi dans certains beaux quartiers parisiens, ce qui, vous l'imaginez bien, provoquera quelques grincements de dents.
Au-delà de l'indéniable valeur artistique et esthétique du travail de JR, un aspect social et engagé s'impose rapidement et va prendre en 2006 une dimension radicale et internationale.
Sur le thème des métiers, JR va à la rencontre de Palestiniens et de juifs Israëliens, les prend en photo séparément et, avec leur accord, les affiche en très grand format, côte-à-côte, sur des bâtiments ou des panneaux d'affichage et, pour aller jusqu'au bout de la symbolique, carrément sur le mur qui sépare par endroits les territoires israëliens et palestiniens.
Le message est sans ambiguité et la provocation pacifiste atteint des sommets lorsque JR colle lui-même ses affiches géantes sous les yeux des soldats israëliens et des journalistes incrédules convoqués pour l'occasion.
En 2007, le jeune trublion, insatiable, s'attaque au thème des femmes (“Women are heroes”) et se rend en Inde, en Afrique et dans les favelas brésiliennes afin de valoriser à sa manière, des femmes prises au hasard, pour bien mettre l'accent sur le fait que dans beaucoup trop de sociétés encore, elles sont très nettement dominées par les hommes.
Là encore, à des milliers de kilomètres (au sens propre comme au figuré...) des grandes galeries new-yorkaises ou parisiennes, JR accroche ses oeuvres (il faut bien
appeler un chat un chat, n'en déplaise à certains) sur place, dans des endroits parfois improbables (ponts, toits ou façades de bidonvilles, escaliers...) poussant parfois le gros plan jusqu'au simple regard de ses sujets !
En 2010, JR, décidément sans limites, bouscule encore le monde de l'art en prenant en photo, dans un musée suisse, de célèbres... photos ; puis il les recadre, les agrandit et les affiche sur des murs un peu partout, libérant d'une certaine manière ces images habituellement coincées dans des livres ou sur les murs d'un musée.
Pied de nez énorme au fameux discours démagogique, souvent sans lendemain, comme quoi il faut “rendre l'art accessible à tous”, JR n'envisage même pas l'étape
intermédiaire qui consiste justement à ce qu'à un moment donné l'art puisse être inaccessible à la majorité. Le sien est immédiat, à la fois éphémère et définitif,
simplissime et grandiose, sale et insolent, inattendu et dérangeant, drôle et grave.
On attend avec appétit sa prochaine idée, même si son génie nous a déjà beaucoup donné.
Approfondir
> actuellement en kiosque, l'excellent magazine “Trois couleurs” hors -série numéro 4 (6,90 €)
> son site officiel : http://www.jr-art.net











Il n'y a aucun commentaire pour cet article