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Charlie Hebdo, ça sert à quoi ?

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Charlie HebdoEmanant du mensuel corrosif Hara Kiri, l'hebdomadaire satirique est né en 1970 et tire aujourd'hui à environ 70 000 exemplaires. Au centre d'une polémique en 2006, il gagne un procès légendaire, devenant pendant quelques mois le symbole de la liberté d'expression. «Bête et méchant», souvent drôle, parfois pas du tout, Charlie Hebdo laisse rarement indifférent.

 

Cela ne vous aura pas échappé depuis quelques semaines, Charlie Hebdo est au cœur de l'actualité, largement au-delà des frontières de notre pays. La cause ? Ses locaux ont été attaqués au cocktail molotov et détruits. Dans le même temps, ses journalistes ont été menacés de mort, un truc qu'on croyait réservé aux dictatures et à une autre époque...

 

En cause : un dessin de Mahomet en couverture et un relookage du journal portant exceptionnellement le titre «Charia hebdo», en référence aux récentes victoires de partis islamistes en Tunisie et à la charia (une loi religieuse qui régit beaucoup de choses dans la société) qui sévit en Lybie.

 

Brûler les locaux d'un journal et menacer d'en faire autant à ses journalistes parce qu'ils écrivent des choses qui ne plaisent pas est un acte suffisamment rare, surtout dans une démocratie laïque, pour être pris très au sérieux : il ébranle les fondements de notre vision de la vie en société.

 

Qu'on trouve drôle ou pas cette une de ce journal relève de l'humour, des goûts, de la culture et de la liberté de penser de chacun. Et tout devrait s'arrêter là : les «problèmes d'humour» ne se règlent ni dans les tribunaux, ni sur des champs de bataille. Notons au passage que le journal Hara Kiri se revendiquait «Bête et méchant», pas comme «drôle»: pas question donc de se cantonner à raconter des blagues.

 

L'humour de Charlie Hebdo est souvent noir et le rire éventuellement provoqué, souvent jaune. On ne peut pas dire que sa lecture détend : ce n'est pas Pif Gadget ni un livre de blagues à raconter au déjeuner familial du dimanche. Charlie Hebdo, à sa manière - très particulière, certes, et discutable - informe avant tout. C'est un vrai journal, quoi.

 

Seulement, au lieu d'informer sobrement, avec des enquêtes carrées, à la mise en page et à l'iconographie soignée, Charlie Hebdo informe de manière trash, sale, décalée, provocante et, surtout, parle beaucoup beaucoup des choses qui fâchent. Choses qui sont souvent absentes ou relatées de manière distanciée dans la plupart des autres medias.

 

Là où beaucoup de journaux servent du tiède, Charlie Hebdo sert du brûlant. Toujours sur le fil du rasoir entre le rire et les larmes, le lecteur régulier de cet hebdo a intérêt à avoir les nerfs solides, tant y sont dénoncés sans relâche les nombreux et répétitifs travers de l'Homme, dans toute sa complexité (scandales sexuels, financiers, politiques, malhonnêteté intellectuelle, arnaques, violences en tout genre, guerres, dictatures, abus en tout genre, dominations de certains groupes humains sur d'autres, comportements ridicules, retournements de veste... la liste est malheureusement infinie).

 

Vie politique, affaires internationales, culture, media, faits divers... rien n'échappe aux dessinateurs, ni aux rédacteurs, qui n'y vont pas avec le dos de la cuiller. Ils considèrent que puisque récidive dans la bêtise il y a, récidive dans la restitution de la bêtise il doit y avoir. La loi du tallion appliquée au journalisme.

 

Parfois, le journal se fait plus léger, comme avec ce numéro spécial «charia» : clin d'œil à l'actualité, il critique un système particulier d'une partie de l'humanité et joue dans tous les sens avec de multiples références. «Léger» car en parcourant les archives de leurs unes précédentes, on trouve souvent beaucoup plus lourd et virulent (Guerres en Yougoslavie et au Rwanda notamment).

 

Très cultivés et toujours bien documentés, ces différents auteurs malaxent dans leurs dessins et/ou textes les références, les codes, les mots, les lieux, les gens qui font le monde qui nous entoure. Ils retournent, détournent, relient des éléments disparates qui, dans la grande majorité des autres médias sont bien rangés à leur place.

 

Voilà à quoi sert Charlie Hebdo : à jouer (virtuellement) avec le monde et les personnages publics qui le font et le défont à chaque instant, à nous permettre d'arrêter, quelques minutes de temps en temps, de nous prendre trop au sérieux, même si nous vivons des choses dramatiques. Ne pas être capable de rire de soi-même ne fait qu'ajouter aux problèmes que l'on peut traverser.

 

Un journal satirique est une sorte de «poil à gratter», un truc qui vous chatouille un petit peu et puis disparaît pour laisser de nouveau place aux choses (sérieuses) du quotidien. C'est aussi un miroir de notre environnement : quand d'un côté certains médias de masse nous abrutissent de faits divers sordides du matin au soir, Charlie Hebdo répond du tac-au-tac en ridiculisant la chose, quitte à heurter les sensibilités de certains et le manque de recul des autres.

 

L'une des grandes questions étant sans doute de décider de ce qui est le plus grave dans la vie : choquer ou détruire ? Certains ont visiblement choisi leur camp.

 

Approfondir

> «Les 1000 unes de Charlie Hebdo, 1992-2011» un livre sorti récemment, avec une sélection de brèves, un historique, quelques chroniques récentes de personnalités...

> Le site internet :http://www.charliehebdo.fr/

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